Photo Emile Perruchet

Photographie ONACVG du Puy-de-Dôme

Émile, Gilbert, Perruchet est né le 18 juin 1925, sur une péniche, au lieu-dit La Cloie (Dun-sur-Auron, Cher). En 1943, il épouse Maria Mousson à Montluçon. Ils ont un enfant. En 1944, Émile travaille à l’usine Saint-Jacques de Montluçon comme ouvrier-aiguilleur et fait partie de la Résistance. Il distribue des tracts et appartient aux FTP sous le pseudonyme de Marius. Avec son chef de groupe, il sabote le travail à l’usine. Il est dénoncé par une voisine. Il est arrêté à l’usine par des policiers allemands, le 24 mai 1944. Il doit les accompagner chez lui pour une fouille qui s’avère vaine. Il est ensuite emmené à la caserne Richemont où il est interrogé et battu pendant trois ou quatre jours. Il est ensuite transféré à la prison de la Mal-Coiffée de Moulins, chambre 7.

Dans la nuit du 9 au 10 juin, Émile et ses compagnons sont mis dans un train en provenance de Clermont-Ferrand. Il est menotté à un Polonais qui travaillait à Dunlop et qui a été arrêté en même temps que lui. Arrivé à Compiègne, il est interné au camp de Royallieu. Le jour de ses dix-neuf ans, le 18 juin, il doit retourner à pied à la gare de Compiègne et embarquer à bord du convoi n° 1 229, à destination de Dachau, le même convoi que Tilou. Dans le wagon d’Émile, une centaine de personnes sont entassées. Sa chance c’est d’être près de la porte et de pouvoir bénéficier d’un peu d’air. Chacun a reçu avant d’embarquer un saucisson et une boule de pain, mais pas d’eau. Ils arrivent à Dachau le 20 juin au matin. Ils traversent la ville en colonne pour se rendre au camp distant de 3 à 4 km. Au camp, ils doivent attendre pendant quatre ou cinq heures debout sur la grande place d’appel. Ils n’ont toujours pas bu.

Le chef de camp finit par arriver. Monté sur un tabouret, il prononce en allemand un discours qui leur est traduit. Il leur assène « qu’on était dans un camp de travail. Et que le travail c’était la santé. Ici, vous n’allez plus avoir de noms, mais vous allez avoir un numéro. Vous êtes un numéro, et un numéro ça s’efface. Alors travaillez, travaillez bien pour le Reich ». Les détenus sont ensuite emmenés dans un grand baraquement où ils doivent remettre leurs affaires personnelles. Après, « ils te rasaient d’abord la tête, la barbe, devant, partout. Tu passais devant [un autre] détenu qui lui avait un seau. C’était du chlore. […] Il passait un coup [de pinceau] sur la tête pour désinfecter. […].  Ça brûlait. Et après tu descendais de ce tabouret. Il te donnait un petit morceau de savon. Ce n’était pas du savon. C’était de la terre. Et là on y allait par dix ou douze sous cette douche et on ne pouvait pas se laver, ce n’était pas possible. » Les détenus reçoivent ensuite des sandales à semelles de bois, un caleçon, une chemise sans col, un pantalon, une veste et un calot. Ils ne se reconnaissent plus les uns les autres avec leur crâne rasé au beau milieu et cheveux de chaque côté. Ils sont, enfin, emmenés dans les baraquements de quarantaine. Chaque block est prévu pour 400 personnes au maximum, mais ils sont plus de 1 000. Ils sont au moins deux par lit et les châlits sont de trois. Les détenus couchent dans des sacs de couchage en papier gaufré. Ils n’ont le droit d’entrer dans les lavabos et d’aller aux waters qu’une seule fois par jour ; tout le reste du temps, ils doivent rester dehors, même pour manger. Ils ne rentrent dans la baraque que le soir. Un jour, ils reçoivent du fil et des numéros en tissu qu’ils doivent coudre sur leur pantalon et sur leur veste. Pour Émile, c’est le numéro 72 845. Les détenus passent par la suite devant des médecins qui déterminent s’ils sont aptes ou pas au travail. Emile est affecté à Allach à une huitaine de kilomètres de Dachau et près de Munich.

À Allach, Émile prétend être paysan, mais il doit aller à l’usine. « Pas l’usine pour tourner les pièce, l’usine pour faire le béton, parce que moi j’étais à Dyckerhoff. Et celui qui connaît Dyckerhoff, il n’y en a pas beaucoup qui sont revenus. […] C’est ce qu’on appelait à Allach le kommando de la mort. » Lors des bombardements alliés, les Allemands mettent le feu à des bidons de fuel pour cacher sous un nuage de fumée l’usine de la Bayerische Motor Werke (BMW). « L’usine, [les Alliés] passaient à côté, mais tout le reste c’était écrasé. Nous on disait, on va se reposer le dimanche. Mais on allait déterrer les bombes. […] Cette usine était TOP-SECRET si tu veux. Du fait qu’elle était tout le temps bombardée, on a transformé ses ateliers en bunkers. C’était l’entreprise Todt qui nous avait achetés et qui nous faisait faire cette usine, ces ateliers. C’étaient des bunkers en béton qui faisaient 4 mètres d’épaisseur. » Émile décrit le travail épuisant et dangereux qu’il devait accomplir avec ses compagnons pour fortifier l’usine. Ils travaillaient par équipes alternées : 6 h-18h ; 18 h-6h.  « L’été, le mois de juillet, c’était bien. Ça ne gelait pas. […] Au mois de décembre, on faisait le béton à l’eau chaude. Imagine toi, quand ça faisait – 25/ – 26 °, ce béton qui était fait à l’eau chaude quand il arrivait là-haut. L’atelier était long. Il fallait rouler, il fallait venir avec le béton. » Les wagonnets remplis de béton étaient roulés sur des rails posés pratiquement dans le vide d’où les détenus devaient basculer le béton. « Et bien des fois, tout suivait : le bonhomme, et puis la benne, et puis le béton […] On ne pouvait pas le retenir. Tu penses moi quand ils m’ont ramené, je pesais 43 kg. » Il fallait aller rechercher ceux qui étaient tombés. : « Je sais qu’il y en a qui y sont restés, mais moi je n’en ai jamais vus. » Émile insiste sur le gaspillage « des tonnes et des milliers de tonnes de ferraille, des milliers de tonnes de ciment, de marchandises qui n’ont servi à rien, rien, rien. Tout était gaspillé, un gaspillage énorme. »

Émile se rappelle les brimades, les appels imprévus, les revues de poux, le manque de nourriture et de sommeil. « Alors, donc, si on avait eu la chance de ne pas avoir passé la revue de poux, ils nous foutaient la paix un peu. On avait notre demi-litre de soupe qui était de l’eau et puis on avait le droit de dormir un petit peu. Alors on dormait. » La sirène sonnait à 3 ou 4 heures du matin. Il fallait tout nettoyer, subir l’appel, puis former les kommandos : BMW, Dyckerhoff, ou le camp. A Allach, il y avait des exécutions, par pendaison, en cas de sabotage ou d’évasion. Les détenus devaient assister aux exécutions. Le dimanche, le travail n’avait pas lieu à l’usine, mais dans le camp où les détenus ont même dû construire une piscine.

En décembre 1944, Émile est malade, il crache le sang. Il s’arrange alors pour partir à Trostberg, à 80 km de Dachau. En effet, devant l’avancée des Alliés, la BMW doit se replier dans cette ancienne usine de produits chimiques pour y installer ses machines. C’est sans doute grâce à ce transfert qu’Émile garde la vie. Il travaille désormais « au chaud » sur une machine à tourner des pignons. Il doit vérifier les pièces, mais pour lui elles sont tous bonnes. Émile, de plus en plus malade malgré tout, est emmené au Revier où il est soigné par un Lithuanien qui diagnostique une tuberculose et qui fait ce qu’il peut pour le tirer d’affaire. Devant l’arrivée des Alliés, les SS partent les uns après les autres du camp.  Les détenus ne sont plus gardés que par des vieux territoriaux qui n’en ont plus rien à faire. Emile se rappelle du tank canadien qui les a libérés (fin avril 1945) et du curé qui est venu en Jeep en compagnie de trois ou quatre autres personnes. C’est enfin le retour en passant par Colmar et le Lutetia à Paris.

Émile Perruchet arrive à Montluçon le 4 juin 1945, mais il ne peut rester que deux ou trois jours chez lui. Il part pour le sanatorium de Tronget (Allier). La carte de déporté résistant lui est attribuée le 8 novembre 1954. Il décède à Nailloux (Haute-Garonne), le 26 août 2010.

Sources : entretien d’Émile Perruchet avec Jean et Suzanne Bidault, 7 mars 1985 ; AFMD de l’Allier.